Les racines cheminotes et les rives du Cher
C’est aux confins de la Champagne berrichonne et de la Sologne, dans ce pays de bocages, de forêts de conifères et de légendes, que s'ancrent les véritables racines de Pierre. Bien que le hasard d'une affectation l'ait fait naître à Figeac, dans le Lot, un jour de septembre 1922, son histoire appartient aux terres où la Loire et le Cher se rencontrent. Il est l'héritier d'une lignée de travailleurs du rail : son père, Auguste Baudry, comme son grand-père avant lui, a embrassé la carrière de cheminot à la compagnie du P.O., à une époque où le train dessinait l'avenir du pays.
De ces toutes premières années, les souvenirs sont rares mais précieux. La famille vit modestement, et les joies se trouvent dans les choses simples. Pierre garde en mémoire la douceur d'un cadeau de Noël : un petit phonographe-mallette avec ses disques, et plus tard, une belle édition bleue du roman Sans famille d'Hector Malot, offerte par sa marraine.
Mais l'image la plus lumineuse de cette petite enfance remonte à l'été 1926. Auguste, qui aime passionnément la pêche à la ligne, emmène son fils de quatre ans au bord de l'eau. C'est une journée baignée de soleil, un moment de pure complicité entre un père et son garçon, une parenthèse de bonheur simple avant que le destin ne bascule.

L'été 1926, un moment de complicité lumineuse au bord de l'eau avec son père Auguste.
Le premier grand vide
La maladie s'invite trop tôt dans ce foyer chaleureux. En février 1927, alors que la famille s'est installée à Montluçon, Auguste est emporté par la tuberculose. À seulement quatre ans, Pierre perd son père. La vie bascule et s'organise désormais autour d'un trio féminin : Pierre, sa mère Marguerite, et sa grand-mère maternelle, à Fleury-les-Aubrais.
Marguerite, courageuse et travailleuse, doit assurer l'avenir de son fils. Elle fait quotidiennement la navette en train jusqu'à Paris pour travailler. Ses journées sont longues, épuisantes, et Pierre la voit peu. Il grandit sous le regard attentif de sa grand-mère, dans un monde où l'on compte chaque sou, mais où l'affection ne manque pas.
Ensemble, Pierre et sa grand-mère partagent des rituels immuables. Ils se rendent souvent au cimetière sur la tombe du grand-père maternel, ancien chef de gare. Pierre découvre aussi la vie rurale, les vendanges chez les voisins, le parfum fort du raisin pressé dans les granges. C'est une enfance modeste, rythmée par les saisons et l'absence d'un père dont le souvenir s'estompe doucement.
L'adieu à l'enfance
L'année 1931 marque une nouvelle cassure. Au mois de mars, la grand-mère bien-aimée s'éteint. Pour le petit Pierre, âgé de huit ans, c'est un nouveau repère qui disparaît. La famille se réunit pour régler la succession, et une scène étrange, presque irréelle, se grave à jamais dans son esprit.
Dans la cour de la maison, entre la porte et le puits, un simple drap blanc a été étalé sur le sol. Sur ce tissu reposent tous les pauvres objets, la vaisselle et le maigre linge laissés par la défunte. Cette image de dépossession, d'une vie entière résumée sur un bout de drap, lui fait comprendre avec une acuité poignante la fragilité des choses et la modestie de leur condition.
Peu après, la vie l'emmène vers la région parisienne. La crise économique de 1933 frappe durement le pays. Depuis la fenêtre de leur appartement, Pierre observe les chômeurs qui font la queue avec leurs gamelles pour recevoir la soupe populaire, ou jette une pièce aux musiciens des rues. Malgré ce climat sombre, le garçon s'accroche à l'école. En 1934, grâce à ses bons résultats, il franchit les portes du prestigieux Lycée Henri IV, à Paris.

En 1931, les modestes biens de la grand-mère dispersés dans la cour.
Ce funeste midi de février
La vie de Pierre et de sa mère Marguerite s'est organisée autour de ce nouveau quotidien. Pierre fait les allers-retours entre la banlieue et le Quartier Latin. Mais Marguerite est épuisée. Les années de labeur, les trajets incessants et une sévère hypertension ont eu raison de sa santé. En ce début d'année 1936, elle doit garder le lit.
Le 14 février 1936, Pierre rentre déjeuner à la maison comme à son habitude. Il a treize ans. Dans la cuisine, il s'affaire devant le réchaud à gaz pour préparer leur repas. Soudain, il aperçoit sa mère passer dans le couloir en chemise de nuit. Quelques secondes plus tard, le drame se noue dans un silence glaçant.
Marguerite s'effondre. Elle ne se relèvera pas. En un instant, au milieu des gestes banals du quotidien, l'adolescent se retrouve brutalement orphelin de père et de mère. Les obsèques ont lieu à Fleury-les-Aubrais, dans cette église où il avait été baptisé et qu'il fréquentait avec sa grand-mère. Une page cruelle vient de se tourner.

Le 14 février 1936, le jour où l'adolescence de Pierre bascule brutalement.
Les étés de l'insouciance et l'ombre allemande
Recueilli par sa famille, Pierre trouve un nouveau souffle grâce à la paroisse de Villeneuve et à son club de gymnastique, « Les faisans du Parc », dirigé par le dynamique abbé Batut. C'est une bouffée d'oxygène. Les étés l'emmènent en colonie de vacances à Aix-les-Bains, où il découvre les montagnes, le lac du Bourget et l'amitié.
Au Lycée Henri IV, Pierre se passionne pour l'allemand grâce à un professeur talentueux. Cette maîtrise de la langue lui permet de participer à des échanges scolaires en Allemagne, en 1938 puis en 1939. Mais le climat européen s'alourdit. Lors de son séjour à l'été 1939, la tension est palpable. L'insouciance des voyages de jeunesse se heurte à la marche inéluctable vers le conflit.
Le 28 août 1939, alors qu'il se trouve à Duisburg, l'ordre de rentrer est donné en urgence. Pierre saute dans l'un des derniers trains pour la France, échappant de justesse à la fermeture des frontières. Quelques jours plus tard, la guerre est déclarée.

Août 1939, le retour précipité vers la France juste avant que les frontières ne se ferment.
Le fracas de l'Histoire au Pays basque
Pour le protéger, on l'envoie faire sa rentrée au lycée Marracq, à Bayonne. L'hiver 1939-1940 y est exceptionnellement rude, gelant même les mimosas de la côte. Mais c'est au printemps que le véritable séisme se produit. La France s'effondre face à l'avancée allemande.
Un après-midi de juin, Pierre se trouve sur la plateforme arrière du tramway qui relie Bayonne à Biarritz. Soudain, dans un vrombissement terrifiant, il est dépassé par des motos et des side-cars. Ce sont les avant-gardes de la Wehrmacht, en tenue de combat. Le jeune homme de dix-sept ans voit l'Occupant déferler sous ses yeux, une vision sidérante qui matérialise la défaite.
Pourtant, dans ce chaos, une étincelle d'espoir surgit. Quelques jours plus tard, dans l'enceinte du lycée vidé de ses élèves, Pierre fait partie des rares Français à entendre en direct, grésillant sur un poste de radio, la voix d'un général inconnu appelé de Gaulle. L'Appel du 18 juin s'imprime dans sa mémoire comme une promesse de résistance.

L'avant-garde de la Wehrmacht dépassant le tramway au Pays basque, l'image choc de la défaite.
L'Occupation, la ruse et le courage
De retour à Paris à l'automne 1940, Pierre poursuit ses études sous l'Occupation. Les années passent, marquées par le rationnement et la peur. En 1943, le gouvernement de Vichy instaure le Service du Travail Obligatoire (STO). Pierre, de la classe 42, est convoqué. Refusant de servir l'effort de guerre nazi, il imagine un coup de bluff magistral.
À la Kommandantur de Juvisy, invoquant ses racines cheminotes et ses anciens échanges scolaires, il demande avec aplomb à être affecté aux chemins de fer allemands à Nuremberg. La demande est acceptée. Mais une fois sorti, Pierre disparaît dans la nature. La Gestapo viendra interroger sa famille, qui prétendra être sans nouvelles. Muni de faux papiers le vieillissant de trois ans, il devient un clandestin.
Loin de se cacher passivement, Pierre s'engage. Pensionnaire à Cachan, il participe la nuit à des opérations de secours après les bombardements alliés qui frappent la banlieue parisienne et le 13ème arrondissement. Clandestinement, à l'arrière des bennes à ordures de la ville transformées en véhicules d'urgence, il part fouiller les décombres pour sauver des vies, prouvant que le courage se passe de grands discours.

Dans la clandestinité, Pierre participe aux opérations de secours nocturnes après les bombardements.
Le printemps au Jardin des Plantes
Au début de l'année 1944, alors que l'espoir d'une libération grandit, le cœur de Pierre prend une nouvelle direction. Il repense souvent à une jeune fille de Villeneuve avec qui il prenait parfois le train en 1941. Elle s'appelle Marie. Elle étudie pour devenir infirmière et assistante sociale, et se dévoue à l'Hôtel-Dieu tout en jonglant avec une vie familiale bouleversée par les bombardements.
Pierre décide de la retrouver. Un rendez-vous est fixé au printemps. C'est au Jardin des Plantes, au milieu des allées qui s'éveillent à la vie, qu'il l'aperçoit enfin. Ce jour-là, l'horreur de la guerre et les deuils du passé s'effacent devant l'évidence de cette rencontre.
Par la suite, Pierre et Marie se retrouvent souvent, marchant ensemble vers la pointe aval de l'Île de la Cité, regardant couler la Seine. Dans ce Paris encore occupé mais frémissant d'espoir, entre un jeune homme qui a su dire non à la fatalité et une jeune femme dévouée aux autres, naît un amour profond. C'est le début d'une union qui traversera le temps, la plus belle victoire de Pierre sur les épreuves de la vie.

Le printemps 1944 au Jardin des Plantes : les retrouvailles avec Marie, le début d'une nouvelle vie.